lequebecfume
11-17-2008, 05:59 PM
Drogues, guerre et paix
17.11.2008
Au moment de consacrer ou de rejeter la politique suisse des stupéfiants, se souvient-on des événements qui l’ont vu naître? Retour sur vingt ans de souffrances et de remises en question.
La loi est adoptée le 20 mars 1975. Elle fait passer les peines maximales menaçant les trafiquants de drogues illégales de 5 à 20 ans et, pour la première fois, pénalise formellement la consommation. Elle va permettre de lutter plus efficacement contre un phénomène nouveau et terrifiant: le développement de la consommation d’héroïne chez les jeunes gens.
L’épidémie a commencé aux Etats-Unis, importée par les soldats de retour du Vietnam et diffusée rapidement sur les campus contestataires. Elle a déjà ses mots clés - shoot, planète, descente, horse - ses héros, dépeints notamment par Barbet Schroeder en 1969 dans More, et ses gourous qui, à l’instar de Claude Olievenstein à l’hôpital Marmottan, inventent les premières thérapies, construites sur la parole et l’abstinence.
En Suisse, l’héroïne est arrivée avec les voyageurs de retour d’Orient, où la mode est de partir pour des quêtes initiatiques dont beaucoup s’arrêtent, à Katmandou ou même déjà à Istanbul, sur la case drogue. Elle frappe, dit-on, dans tous les milieux et elle a déjà fait ses premiers morts par overdose.
Le cannabis au cœur du débat
Les consommateurs lui préfèrent en grand nombre le haschisch, une autre mode arrivée d’outre-Atlantique. La loi met cannabis et héroïne sur le même plan, aux côtés de la cocaïne, une assimilation qui ne tarde pas à susciter un abondant débat politique et scientifique. Les partisans de cette assimilation voient dans le chanvre une drogue palier dont la consommation conduit systématiquement à une escalade vers l’héroïne. Une croyance dont la pertinence sera parfois vérifiée sur le plan individuel, jamais sur le plan statistique.
La riposte s’organise en ordre dispersé. La cure de référence est de type psycho-éducatif, souvent dans le cadre d’institutions fermées où l’on apprend à se reconstruire une personnalité capable d’abstinence. Pour accéder à ces traitements dits de post-cure, il faut être sevré. Pour des raisons éthico-légales, les sevrages passent souvent par la prescription de benzodiazépines, auxquelles de nombreux héroïnomanes ne vont pas tarder à développer une dépendance secondaire.
Exigeants, ces traitements n’attirent qu’une minorité de toxicomanes. C’est, expliquent les thérapeutes, que ces derniers, soumis à la tyrannie du produit, n’ont pas de volonté. Il faut donc susciter activement leur demande. Cela implique de ne pas faire de quartier. L’interdiction de la vente de seringues sans ordonnance, adoptée par plusieurs cantons, s’inscrit dans cette ligne d’action qui voit l’illégalité, le risque sanitaire et la marginalité comme autant de motivations indispensables au salut des drogués.
Le Code civil permet d’imposer un traitement, mais c’est surtout la loi pénale qui est utilisée. La consommation de drogue ne devrait pas conduire en prison puisqu’elle ne constitue qu’une contravention. Mais, dans la rue, on a de la peine à payer les amendes, qui sont converties en jours de détention. En outre, de nombreux consommateurs se font aussi trafiquants - «fourmis» ramenant quelques dizaines de grammes d’Amsterdam, revendeurs ou pushers prospectant activement de nouveaux clients pour les trafiquants de mi-gros.
Le jeu passe toujours par la case prison
L’arrestation, à laquelle peu échappent sur le long terme, offre l’occasion de les soumettre à un sevrage forcé dont les juges, au début, attendent le plus grand bien. Instruits par une longue série de rechutes cuisantes, ils se mettent ensuite à dealer à leur tour: pas de prison pour un drogué qui accepte une post-cure. Certains thérapeutes jouent le jeu, parfois avec succès, d’autres s’y refusent pour des raisons de principe.
Des médecins explorent une autre piste: celle de la méthadone, un opiacé de synthèse qui présente la particularité de se diffuser beaucoup plus lentement dans l’organisme que l’héroïne et peut être absorbé par voie orale. Son usage thérapeutique a été étudié avec succès aux Etats-Unis dans les années 1960. Elle permet un accompagnement psychologique et social au long cours qui aide un certain nombre de patients à retrouver le contact avec la société, la question du sevrage étant repoussée au moment où une réinsertion réussie le rendra possible.
La méthadone, une démission?
Cette approche est vue avec méfiance: n’équivaut-elle pas à combattre le mal par le mal? Tandis que les thérapeutes engagés dans des post-cures construites sur l’abstinence fustigent publiquement la démission des médecins méthadoniens, les cantons font à ces derniers une place plus ou moins congrue, restreignant en général l’accès aux cures aux toxicomanes ayant subi plusieurs échecs thérapeutiques. De leur côté, certains médecins, mal à l’aise avec leur rôle de prescripteurs de stupéfiants, limitent inutilement les doses ou poussent à des sorties de cure trop rapides. D’autres au contraire se laissent déborder par les demandes de patients toujours plus nombreux.
Tandis que certains toxicomanes s’en sortent, qui grâce à la rééducation, qui grâce à la méthadone, une majorité récidive. La rechute est souvent considérée comme un échec pendable, voire une trahison, rarement comme une indication que, peut-être, l’approche thérapeutique pourrait être révisée.
Les parents pris au piège de la loi
Les parents de ces jeunes pestiférés sont aux abois, déchirés entre une exigence de rigueur qui peut rejeter leurs enfants vers une mort rapide et une tentation protectrice qui débouche parfois sur la complicité. Le fait que de nombreux psychologues discernent la source de la maladie dans une perturbation du lien parental n’arrange pas leurs affaires.
Et le fléau se répand. Maladie honteuse que les chanceux qui ont conservé un travail s’efforcent de masquer en faisant passer les crises de manque pour une grippe, les somnolences consécutives au shoot pour de gros coups de fatigue. Et qui est devenue pour beaucoup l’instrument d’une marginalisation déjà amorcée dans l’immigration, l’échec scolaire, la prostitution ou la petite délinquance.
Leur galère est racontée en détail dans un best-seller paru en 1978 en République fédérale allemande, traduit en français quelques années plus tard sous le titre Moi, ChristineF., droguée, prostituée: la course au shoot, le danger permanent d’arrestation ou d’overdose, les tentatives de sevrage, les rechutes, la perte de tout lien hors du milieu de la drogue, le recours à la délinquance ou à la prostitution, le dégoût. Mais on ne connaît pas le détail de cette réalité. Les chiffres de la drogue sont fournis par la police: nombre de saisies (en hausse), d’arrestations et de condamnations (en hausse aussi) et d’overdoses (en hausse toujours).
Le front anti-drogue se lézarde
Au début des années 1980, le marché de détail a atteint des dimensions qui défient la répression. Il commence à se montrer dans les parcs ou sur les places des villes suisses où apparaissent les premières manifestations, encore modestes, de ce qu’on appellera, une décennie plus tard, les scènes ouvertes de la drogue. La police surveille, s’efforce sans beaucoup de succès, de remonter les filières, et disperse les rassemblements lorsqu’ils deviennent trop importants, trop visibles ou trop impopulaires auprès du voisinage. En sachant qu’ils ne vont pas tarder à se recréer ailleurs.
La politique inaugurée en 1975 s’inscrit dans une stratégie mondiale, pilotée par l’ONU et inspirée avant tout par les Etats-Unis. Son premier objectif est de réduire l’offre de drogue, considérée comme la cause principale de l’épidémie. Il s’agit de faire la guerre à la drogue, comme l’a proclamé Richard Nixon en 1971. Mais est-ce un succès?
Au milieu des années 1980, ceux qui en doutent s’expriment toujours plus haut. Ils se trouvent dans les milieux tiers-mondistes, qui critiquent les campagnes d’éradication forcée menées contre la coca en Amérique latine et dénoncent le soutien apporté parallèlement par la CIA à des guérillas financées par la drogue. Mais aussi parmi les policiers, les juges et les thérapeutes, dont une minorité montre du doigt les effets pervers de la prohibition: renforcement des mafias, marginalisation des consommateurs.
En 1983, l’équipe du professeur Montagnier isole le responsable d’une maladie qui s’est mise à beaucoup faire parler d’elle, le sida. On a encore à apprendre sur le VIH mais on identifie rapidement les groupes et les comportements à risque. Les toxicomanes sont au centre de la toile: les injections qu’ils se font plusieurs fois par jour avec du matériel contaminé les exposent au premier chef. Et le recours de beaucoup d’entre eux à la prostitution les met en position de transmettre à la population générale une épidémie qu’on juge encore limitée à certains collectifs, gays et hémophiles notamment.
Les toxicomanes luttent contre le sida
Sous l’impulsion de Jonathan Mann, qui trouvera la mort en 1998 dans le crash du SR111, l’OMS met la lutte contre la discrimination des groupes à risque au centre de sa riposte contre l’épidémie. Les offres de dépistage et de conseils s’organisent sur une base volontaire, l’engagement exemplaire de la communauté gay montre l’efficacité des organisations de pairs dans la prévention.
Le mouvement est nettement moins spectaculaire chez les toxicomanes. Mais des associations d’usagers voient le jour en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux Pays-Bas. Des municipalités ou des associations comme Médecins sans frontières en France se mettent à distribuer des seringues stériles et des préservatifs.
La santé des consommateurs de drogues devient un enjeu de santé publique. Garder ou renouer le contact avec eux, une nécessité. Les villes confrontées à de nombreux toxicomanes développent des offres dites «à bas seuil»: accueil, logement, aide sociale dans plusieurs villes allemandes. A Liverpool, le psychiatre John Marks prescrit de l’héroïne à une partie des patients de la clinique du Merseyside. A Zurich, c’est un autre phénomène qui va bientôt capter l’attention du monde entier.
Le temps de la pause au Platzspitz
Au terme de plusieurs années de course-poursuite avec la police, les toxicomanes zurichois ont trouvé refuge au Platzspitz, un parc situé, à deux pas de la gare, entre Limmat et Sihl. Plutôt que de repousser le rassemblement plus loin, la municipalité a décidé, sous l’impulsion de la directrice des Affaires sociales Emilie Lieberherr, de l’inclure dans sa stratégie de prévention du sida. Il y a urgence: en 1986, Ambros Uchtenhagen, directeur de la clinique de Sonnenbühl, a compté 60% de séropositifs parmi ses patients.
Dès 1987, les services sociaux débarquent au Platzspitz, offrant conseils, adresses, petits boulots. En 1988, c’est le tour de Zipp-Aids, équipe de médecins et d’infirmières qui distribue des seringues et des préservatifs mais aussi des boissons chaudes et des fruits en hiver, pratique des soins de base - et ranime les victimes d’overdoses.
D’autres institutions s’installent aux alentours de la scène: asiles de nuit, centres de jour, un dispensaire dont le travail va mettre en évidence l’état de délabrement sanitaire des usagers de la scène: 57% sont séropositifs, beaucoup souffrent d’infections pulmonaires et d’abcès.
Le Platzspitz a aussi ses structures autonomes: des loueurs de cuillers ont installé des stands sous la rotonde du parc et, de façon moins officielle, le trafic s’y pratique sur une large échelle. La drogue est consommée sur place, à l’abri du harcèlement policier. Le spectacle vaut le détour: les équipes de télévision du monde entier se précipitent dans la métropole bancaire pour le filmer et le diffuser. Les consommateurs viennent s’y approvisionner de loin, augmentant le volume des échanges cités par des médias fascinés. En 1989, 2 millions de seringues sont distribuées.
Où cela s’arrêtera-t-il? Le débat fait rage, d’autant plus que le Platzspitz n’est que la plus importante d’une série de scènes comparables. A Berne, l’une s’est même installée sous les fenêtres du Palais fédéral.
La tolérance, mère du désordre?
Pour les uns, le principal problème est dans la prohibition, dont il s’agit d’atténuer les effets marginalisants pour permettre aux toxicomanes de survivre dans des conditions décentes. Les autres attribuent les scènes ouvertes à une démission impardonnable et dénoncent leur rôle de pôle d’attraction, prédisant une escalade sans fin de la consommation. Et une évolution au moins semble leur donner raison: le nombre des décès par overdose passe de 20 en 1986 pour toute la Suisse, à 196 en 1987, 205 en 1988, 248 en 1989, 280 en 1990, 405 en 1991.
La controverse rugit aussi entre cantons latins et alémaniques, les premiers reprochant leur laxisme aux seconds, lesquels expliquent le succès des scènes par le tourisme des toxicomanes en provenance des régions moins tolérantes. Une thèse qui ne va pas tarder à être confirmée: les efforts entrepris dès 1991 pour diminuer l’attractivité des scènes ouvertes suscitent un choc en retour perceptible dans les cantons romands. Même Lausanne la rigoureuse doit compter avec sa mini-scène à la place Saint-Laurent.
L’heure de l’audace a sonné
Que faire? Disperser les grandes scènes alémaniques, tout le monde est désormais d’accord sur ce point. Mais comment? Zurich mise sur la multiplication des traitements de substitution, encore soumis à des conditions strictes. Un premier programme de méthadone «à bas seuil» est ouvert en janvier 1990. Emilie Lieberherr souhaite pouvoir élargir l’offre à l’héroïne. L’Office fédéral de la santé publique a interpellé celui de la Justice, qui rend son verdict en octobre 1990: ce n’est pas impossible, à condition que les prescriptions aient un caractère exceptionnel et expérimental.
Les partis gouvernementaux sont intéressés. Mais à l’UDC et en Suisse romande, on regarde cette évolution avec répulsion. Le principe même d’une politique visant à réduire les risques sanitaires liés à la consommation de drogues est remis en question. Distribuer des seringues et des préservatifs aux toxicomanes ne sert à rien, assène en 1992 une publication du centre vaudois du Levant, spécialisé dans les post-cures, car les drogués «vivent dans le réflexe du «tout, tout de suite» et n’intègrent pas une mesure qui se rapporte au moyen terme».
L’aide à la survie, une forme d’euthanasie?
Relâcher la pression sur les toxicomanes, dans cette logique, ne fait que les éloigner du seul traitement qui puisse les sauver - le sevrage suivi d’une post-cure. Et c’est inutile, car l’asservissement à la drogue est incompatible avec toute forme d’insertion. En bref, toujours pour le Levant: l’aide à la survie pratiquée à Zurich «se rapproche en réalité de l’euthanasie de patients jugés irrécupérables».
Une euthanasie qui se répand: un bus distribue des seringues à Genève dès l’automne 1990. Dans les cantons où de telles distributions n’existent pas, les pharmacies s’engagent activement dans la prophylaxie. Des locaux d’injection s’ouvrent à Berne et sont en discussion à Zurich et à Saint-Gall, des pénitenciers s’apprêtent à mettre des seringues à la disposition de leurs détenus. Avec des résultats assez vite concluants: toutes les données mettent en évidence une réduction rapide des infections par le VIH - qui, à l’époque, tue encore sûrement - parmi les toxicomanes et un recul des overdoses.
L’héroïne devient un médicament
La manière forte, de son côté, s’avère ardue. Le 5 février 1992, le Platzspitz, déjà soumis à de nombreuses restrictions, est évacué. Des centres de tri renvoient chez eux les ressortissants d’autres cantons. Les autres se dispersent dans les rues du Kreis5, qui devient le nouvel abcès de fixation de la drogue. Dès l’été 1992, une nouvelle scène s’est formée dans la gare désaffectée du Letten, où les trafiquants règnent en seigneurs de la guerre.
Les pressions pour amener le Conseil fédéral à envisager la prescription d’héroïne augmentent. Elles proviennent des municipalités alémaniques, d’une majorité des intervenants de terrain et d’un large spectre du monde politique. Elles trouvent un écho favorable au sein de l’Office fédéral de la santé publique, chargé de la lutte contre le sida. Mais le Conseil fédéral hésite. Il lui faut deux séances pour se lancer finalement, le 13 mai 1992.
Les essais de prescription de stupéfiants porteront sur la morphine, l’héroïne et la méthadone injectable, offriront 1000 places au maximum et dureront deux ans. Ils comprendront un encadrement médico-psycho-social dont le but est d’aider les patients en échec thérapeutique répété à régulariser leur vie, améliorer leur santé et leur insertion sociale.
Le projet scandalise ceux que la politique de réduction des risques inquiétait. On y trouve, pêle-mêle, une poignée de thérapeutes très médiatiques comme le Vaudois Pierre Rey et le Valaisan Pierre-Yves Albrecht, de nombreux ténors de la droite romande comme Jean-Yves Pidoux, et Claude Ruey, des magistrats, des associations d’anciens toxicomanes et de parents et des milieux plus inquiétants, organisés autour de l’Eglise de scientologie, de la communauté thérapeutique controversée du Patriarche et d’une secte qui fait alors beaucoup parler d’elle à Zurich, la Fondation pour la connaissance psychologique de l’homme ou VPM.
Pour eux, prescrire l’héroïne équivaut à laisser le champ libre à cette drogue, et l’expérience fédérale débouchera sur une catastrophe annoncée. Le secrétaire patronal et ancien journaliste vaudois Jean-Philippe Chenaux dénonce, dans un ouvrage intitulé La Drogue et l’Etat dealer, un complot mené par un lobby de la drogue international financé par George Soros.
De bonnes nouvelles du front
La première évaluation des programmes, en 1997, a un ton beaucoup plus consensuel. La prescription de méthadone injectable et celle de morphine ont dû être abandonnées en raison des inconvénients ressentis par les consommateurs. En revanche, l’héroïne a donné de bons résultats. Les patients ont stabilisé leur consommation et diminué fortement celle d’autres drogues. Ils sont deux fois plus nombreux à travailler à la fin du programme. Leur santé et leur insertion sociale s’améliorent, certains ont évolué vers des traitements orientés vers l’abstinence.
Par rapport aux buts fixés, c’est bien. Pour ceux qui considèrent comme un échec tout traitement ne débouchant pas sur l’abstinence, en revanche, c’est beaucoup trop peu. Mais la catastrophe qu’ils prédisaient n’a pas eu lieu. Les essais sont reconduits, sans que la configuration des camps politiques bouge d’un fil. Un nouvel élément d’évaluation, publié en 1999, fera sans doute nettement plus pour rendre la prescription d’héroïne acceptable aux yeux du public: elle a fait reculer massivement (jusqu’à 90%) le recours à la délinquance contre la propriété.
La fin des querelles de chapelle?
La politique dite des quatre piliers - répression, prévention, thérapie et aide à la survie - est plébiscitée en 1997 avec le rejet par tous les cantons et 74% des votants de l’initiative Jeunesse sans drogue, lancée par ses opposants. Un rejet semblable de Droleg, visant à la dépénalisation, l’année suivante, puis la validation de la prescription d’héroïne au score un peu moins brillant de 54,4% de oui en 1999 confirment l’armistice.
Elle consacre la disparition des scènes ouvertes et permet aux offres thérapeutiques de se multiplier et de se diversifier dans un effort d’adaptation à une réalité dont on reconnaît désormais la complexité. La prescription d’héroïne est l’élément le plus visible de cette diversification. Elle concernait 1310 personnes à la fin de 2006. Réservée aux toxicomanes en échec dans plusieurs thérapies précédentes, elle conserve un statut d’exception, valable jusqu’à la fin de 2009. Le nombre de places en traitement de méthadone, lui, a passé de moins de 10000 en 1991 à 18000 en 1999, pour rester ensuite dans le même ordre de grandeur. La majorité des toxicomanes sont traités. Et leur nombre recule.
Mais les fronts n’ont pas tous disparu. Si la querelle entre partisans de l’abstinence et méthadoniens s’est éteinte parmi les intervenants avec la victoire d’une approche axée sur la réponse à la demande des patients plutôt que sur une morale a priori, la politique de la Confédération continue à compter une solide poignée d’opposants - les mêmes, pour l’essentiel, que dans les années 1990. Ils ont repris du service à l’occasion du référendum lancé par l’Union démocratique fédérale contre la nouvelle mouture de la loi sur les stupéfiants, adoptée à une large majorité du parlement le 20 mars 2008. Ce texte consacre l’essentiel des modifications entreprises depuis la fin des années 1980 et jouit du soutien d’une majorité de partis, des directeurs de la Santé, de Justice et police et de l’Action sociale ainsi que d’une longue liste d’organisations de professionnels. Le peuple dira, le 30 novembre, s’il est toujours convaincu.
Source : Le Temps
http://premiereligne.ch/blog/2008/11/17/drogues-guerre-et-paix/
17.11.2008
Au moment de consacrer ou de rejeter la politique suisse des stupéfiants, se souvient-on des événements qui l’ont vu naître? Retour sur vingt ans de souffrances et de remises en question.
La loi est adoptée le 20 mars 1975. Elle fait passer les peines maximales menaçant les trafiquants de drogues illégales de 5 à 20 ans et, pour la première fois, pénalise formellement la consommation. Elle va permettre de lutter plus efficacement contre un phénomène nouveau et terrifiant: le développement de la consommation d’héroïne chez les jeunes gens.
L’épidémie a commencé aux Etats-Unis, importée par les soldats de retour du Vietnam et diffusée rapidement sur les campus contestataires. Elle a déjà ses mots clés - shoot, planète, descente, horse - ses héros, dépeints notamment par Barbet Schroeder en 1969 dans More, et ses gourous qui, à l’instar de Claude Olievenstein à l’hôpital Marmottan, inventent les premières thérapies, construites sur la parole et l’abstinence.
En Suisse, l’héroïne est arrivée avec les voyageurs de retour d’Orient, où la mode est de partir pour des quêtes initiatiques dont beaucoup s’arrêtent, à Katmandou ou même déjà à Istanbul, sur la case drogue. Elle frappe, dit-on, dans tous les milieux et elle a déjà fait ses premiers morts par overdose.
Le cannabis au cœur du débat
Les consommateurs lui préfèrent en grand nombre le haschisch, une autre mode arrivée d’outre-Atlantique. La loi met cannabis et héroïne sur le même plan, aux côtés de la cocaïne, une assimilation qui ne tarde pas à susciter un abondant débat politique et scientifique. Les partisans de cette assimilation voient dans le chanvre une drogue palier dont la consommation conduit systématiquement à une escalade vers l’héroïne. Une croyance dont la pertinence sera parfois vérifiée sur le plan individuel, jamais sur le plan statistique.
La riposte s’organise en ordre dispersé. La cure de référence est de type psycho-éducatif, souvent dans le cadre d’institutions fermées où l’on apprend à se reconstruire une personnalité capable d’abstinence. Pour accéder à ces traitements dits de post-cure, il faut être sevré. Pour des raisons éthico-légales, les sevrages passent souvent par la prescription de benzodiazépines, auxquelles de nombreux héroïnomanes ne vont pas tarder à développer une dépendance secondaire.
Exigeants, ces traitements n’attirent qu’une minorité de toxicomanes. C’est, expliquent les thérapeutes, que ces derniers, soumis à la tyrannie du produit, n’ont pas de volonté. Il faut donc susciter activement leur demande. Cela implique de ne pas faire de quartier. L’interdiction de la vente de seringues sans ordonnance, adoptée par plusieurs cantons, s’inscrit dans cette ligne d’action qui voit l’illégalité, le risque sanitaire et la marginalité comme autant de motivations indispensables au salut des drogués.
Le Code civil permet d’imposer un traitement, mais c’est surtout la loi pénale qui est utilisée. La consommation de drogue ne devrait pas conduire en prison puisqu’elle ne constitue qu’une contravention. Mais, dans la rue, on a de la peine à payer les amendes, qui sont converties en jours de détention. En outre, de nombreux consommateurs se font aussi trafiquants - «fourmis» ramenant quelques dizaines de grammes d’Amsterdam, revendeurs ou pushers prospectant activement de nouveaux clients pour les trafiquants de mi-gros.
Le jeu passe toujours par la case prison
L’arrestation, à laquelle peu échappent sur le long terme, offre l’occasion de les soumettre à un sevrage forcé dont les juges, au début, attendent le plus grand bien. Instruits par une longue série de rechutes cuisantes, ils se mettent ensuite à dealer à leur tour: pas de prison pour un drogué qui accepte une post-cure. Certains thérapeutes jouent le jeu, parfois avec succès, d’autres s’y refusent pour des raisons de principe.
Des médecins explorent une autre piste: celle de la méthadone, un opiacé de synthèse qui présente la particularité de se diffuser beaucoup plus lentement dans l’organisme que l’héroïne et peut être absorbé par voie orale. Son usage thérapeutique a été étudié avec succès aux Etats-Unis dans les années 1960. Elle permet un accompagnement psychologique et social au long cours qui aide un certain nombre de patients à retrouver le contact avec la société, la question du sevrage étant repoussée au moment où une réinsertion réussie le rendra possible.
La méthadone, une démission?
Cette approche est vue avec méfiance: n’équivaut-elle pas à combattre le mal par le mal? Tandis que les thérapeutes engagés dans des post-cures construites sur l’abstinence fustigent publiquement la démission des médecins méthadoniens, les cantons font à ces derniers une place plus ou moins congrue, restreignant en général l’accès aux cures aux toxicomanes ayant subi plusieurs échecs thérapeutiques. De leur côté, certains médecins, mal à l’aise avec leur rôle de prescripteurs de stupéfiants, limitent inutilement les doses ou poussent à des sorties de cure trop rapides. D’autres au contraire se laissent déborder par les demandes de patients toujours plus nombreux.
Tandis que certains toxicomanes s’en sortent, qui grâce à la rééducation, qui grâce à la méthadone, une majorité récidive. La rechute est souvent considérée comme un échec pendable, voire une trahison, rarement comme une indication que, peut-être, l’approche thérapeutique pourrait être révisée.
Les parents pris au piège de la loi
Les parents de ces jeunes pestiférés sont aux abois, déchirés entre une exigence de rigueur qui peut rejeter leurs enfants vers une mort rapide et une tentation protectrice qui débouche parfois sur la complicité. Le fait que de nombreux psychologues discernent la source de la maladie dans une perturbation du lien parental n’arrange pas leurs affaires.
Et le fléau se répand. Maladie honteuse que les chanceux qui ont conservé un travail s’efforcent de masquer en faisant passer les crises de manque pour une grippe, les somnolences consécutives au shoot pour de gros coups de fatigue. Et qui est devenue pour beaucoup l’instrument d’une marginalisation déjà amorcée dans l’immigration, l’échec scolaire, la prostitution ou la petite délinquance.
Leur galère est racontée en détail dans un best-seller paru en 1978 en République fédérale allemande, traduit en français quelques années plus tard sous le titre Moi, ChristineF., droguée, prostituée: la course au shoot, le danger permanent d’arrestation ou d’overdose, les tentatives de sevrage, les rechutes, la perte de tout lien hors du milieu de la drogue, le recours à la délinquance ou à la prostitution, le dégoût. Mais on ne connaît pas le détail de cette réalité. Les chiffres de la drogue sont fournis par la police: nombre de saisies (en hausse), d’arrestations et de condamnations (en hausse aussi) et d’overdoses (en hausse toujours).
Le front anti-drogue se lézarde
Au début des années 1980, le marché de détail a atteint des dimensions qui défient la répression. Il commence à se montrer dans les parcs ou sur les places des villes suisses où apparaissent les premières manifestations, encore modestes, de ce qu’on appellera, une décennie plus tard, les scènes ouvertes de la drogue. La police surveille, s’efforce sans beaucoup de succès, de remonter les filières, et disperse les rassemblements lorsqu’ils deviennent trop importants, trop visibles ou trop impopulaires auprès du voisinage. En sachant qu’ils ne vont pas tarder à se recréer ailleurs.
La politique inaugurée en 1975 s’inscrit dans une stratégie mondiale, pilotée par l’ONU et inspirée avant tout par les Etats-Unis. Son premier objectif est de réduire l’offre de drogue, considérée comme la cause principale de l’épidémie. Il s’agit de faire la guerre à la drogue, comme l’a proclamé Richard Nixon en 1971. Mais est-ce un succès?
Au milieu des années 1980, ceux qui en doutent s’expriment toujours plus haut. Ils se trouvent dans les milieux tiers-mondistes, qui critiquent les campagnes d’éradication forcée menées contre la coca en Amérique latine et dénoncent le soutien apporté parallèlement par la CIA à des guérillas financées par la drogue. Mais aussi parmi les policiers, les juges et les thérapeutes, dont une minorité montre du doigt les effets pervers de la prohibition: renforcement des mafias, marginalisation des consommateurs.
En 1983, l’équipe du professeur Montagnier isole le responsable d’une maladie qui s’est mise à beaucoup faire parler d’elle, le sida. On a encore à apprendre sur le VIH mais on identifie rapidement les groupes et les comportements à risque. Les toxicomanes sont au centre de la toile: les injections qu’ils se font plusieurs fois par jour avec du matériel contaminé les exposent au premier chef. Et le recours de beaucoup d’entre eux à la prostitution les met en position de transmettre à la population générale une épidémie qu’on juge encore limitée à certains collectifs, gays et hémophiles notamment.
Les toxicomanes luttent contre le sida
Sous l’impulsion de Jonathan Mann, qui trouvera la mort en 1998 dans le crash du SR111, l’OMS met la lutte contre la discrimination des groupes à risque au centre de sa riposte contre l’épidémie. Les offres de dépistage et de conseils s’organisent sur une base volontaire, l’engagement exemplaire de la communauté gay montre l’efficacité des organisations de pairs dans la prévention.
Le mouvement est nettement moins spectaculaire chez les toxicomanes. Mais des associations d’usagers voient le jour en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux Pays-Bas. Des municipalités ou des associations comme Médecins sans frontières en France se mettent à distribuer des seringues stériles et des préservatifs.
La santé des consommateurs de drogues devient un enjeu de santé publique. Garder ou renouer le contact avec eux, une nécessité. Les villes confrontées à de nombreux toxicomanes développent des offres dites «à bas seuil»: accueil, logement, aide sociale dans plusieurs villes allemandes. A Liverpool, le psychiatre John Marks prescrit de l’héroïne à une partie des patients de la clinique du Merseyside. A Zurich, c’est un autre phénomène qui va bientôt capter l’attention du monde entier.
Le temps de la pause au Platzspitz
Au terme de plusieurs années de course-poursuite avec la police, les toxicomanes zurichois ont trouvé refuge au Platzspitz, un parc situé, à deux pas de la gare, entre Limmat et Sihl. Plutôt que de repousser le rassemblement plus loin, la municipalité a décidé, sous l’impulsion de la directrice des Affaires sociales Emilie Lieberherr, de l’inclure dans sa stratégie de prévention du sida. Il y a urgence: en 1986, Ambros Uchtenhagen, directeur de la clinique de Sonnenbühl, a compté 60% de séropositifs parmi ses patients.
Dès 1987, les services sociaux débarquent au Platzspitz, offrant conseils, adresses, petits boulots. En 1988, c’est le tour de Zipp-Aids, équipe de médecins et d’infirmières qui distribue des seringues et des préservatifs mais aussi des boissons chaudes et des fruits en hiver, pratique des soins de base - et ranime les victimes d’overdoses.
D’autres institutions s’installent aux alentours de la scène: asiles de nuit, centres de jour, un dispensaire dont le travail va mettre en évidence l’état de délabrement sanitaire des usagers de la scène: 57% sont séropositifs, beaucoup souffrent d’infections pulmonaires et d’abcès.
Le Platzspitz a aussi ses structures autonomes: des loueurs de cuillers ont installé des stands sous la rotonde du parc et, de façon moins officielle, le trafic s’y pratique sur une large échelle. La drogue est consommée sur place, à l’abri du harcèlement policier. Le spectacle vaut le détour: les équipes de télévision du monde entier se précipitent dans la métropole bancaire pour le filmer et le diffuser. Les consommateurs viennent s’y approvisionner de loin, augmentant le volume des échanges cités par des médias fascinés. En 1989, 2 millions de seringues sont distribuées.
Où cela s’arrêtera-t-il? Le débat fait rage, d’autant plus que le Platzspitz n’est que la plus importante d’une série de scènes comparables. A Berne, l’une s’est même installée sous les fenêtres du Palais fédéral.
La tolérance, mère du désordre?
Pour les uns, le principal problème est dans la prohibition, dont il s’agit d’atténuer les effets marginalisants pour permettre aux toxicomanes de survivre dans des conditions décentes. Les autres attribuent les scènes ouvertes à une démission impardonnable et dénoncent leur rôle de pôle d’attraction, prédisant une escalade sans fin de la consommation. Et une évolution au moins semble leur donner raison: le nombre des décès par overdose passe de 20 en 1986 pour toute la Suisse, à 196 en 1987, 205 en 1988, 248 en 1989, 280 en 1990, 405 en 1991.
La controverse rugit aussi entre cantons latins et alémaniques, les premiers reprochant leur laxisme aux seconds, lesquels expliquent le succès des scènes par le tourisme des toxicomanes en provenance des régions moins tolérantes. Une thèse qui ne va pas tarder à être confirmée: les efforts entrepris dès 1991 pour diminuer l’attractivité des scènes ouvertes suscitent un choc en retour perceptible dans les cantons romands. Même Lausanne la rigoureuse doit compter avec sa mini-scène à la place Saint-Laurent.
L’heure de l’audace a sonné
Que faire? Disperser les grandes scènes alémaniques, tout le monde est désormais d’accord sur ce point. Mais comment? Zurich mise sur la multiplication des traitements de substitution, encore soumis à des conditions strictes. Un premier programme de méthadone «à bas seuil» est ouvert en janvier 1990. Emilie Lieberherr souhaite pouvoir élargir l’offre à l’héroïne. L’Office fédéral de la santé publique a interpellé celui de la Justice, qui rend son verdict en octobre 1990: ce n’est pas impossible, à condition que les prescriptions aient un caractère exceptionnel et expérimental.
Les partis gouvernementaux sont intéressés. Mais à l’UDC et en Suisse romande, on regarde cette évolution avec répulsion. Le principe même d’une politique visant à réduire les risques sanitaires liés à la consommation de drogues est remis en question. Distribuer des seringues et des préservatifs aux toxicomanes ne sert à rien, assène en 1992 une publication du centre vaudois du Levant, spécialisé dans les post-cures, car les drogués «vivent dans le réflexe du «tout, tout de suite» et n’intègrent pas une mesure qui se rapporte au moyen terme».
L’aide à la survie, une forme d’euthanasie?
Relâcher la pression sur les toxicomanes, dans cette logique, ne fait que les éloigner du seul traitement qui puisse les sauver - le sevrage suivi d’une post-cure. Et c’est inutile, car l’asservissement à la drogue est incompatible avec toute forme d’insertion. En bref, toujours pour le Levant: l’aide à la survie pratiquée à Zurich «se rapproche en réalité de l’euthanasie de patients jugés irrécupérables».
Une euthanasie qui se répand: un bus distribue des seringues à Genève dès l’automne 1990. Dans les cantons où de telles distributions n’existent pas, les pharmacies s’engagent activement dans la prophylaxie. Des locaux d’injection s’ouvrent à Berne et sont en discussion à Zurich et à Saint-Gall, des pénitenciers s’apprêtent à mettre des seringues à la disposition de leurs détenus. Avec des résultats assez vite concluants: toutes les données mettent en évidence une réduction rapide des infections par le VIH - qui, à l’époque, tue encore sûrement - parmi les toxicomanes et un recul des overdoses.
L’héroïne devient un médicament
La manière forte, de son côté, s’avère ardue. Le 5 février 1992, le Platzspitz, déjà soumis à de nombreuses restrictions, est évacué. Des centres de tri renvoient chez eux les ressortissants d’autres cantons. Les autres se dispersent dans les rues du Kreis5, qui devient le nouvel abcès de fixation de la drogue. Dès l’été 1992, une nouvelle scène s’est formée dans la gare désaffectée du Letten, où les trafiquants règnent en seigneurs de la guerre.
Les pressions pour amener le Conseil fédéral à envisager la prescription d’héroïne augmentent. Elles proviennent des municipalités alémaniques, d’une majorité des intervenants de terrain et d’un large spectre du monde politique. Elles trouvent un écho favorable au sein de l’Office fédéral de la santé publique, chargé de la lutte contre le sida. Mais le Conseil fédéral hésite. Il lui faut deux séances pour se lancer finalement, le 13 mai 1992.
Les essais de prescription de stupéfiants porteront sur la morphine, l’héroïne et la méthadone injectable, offriront 1000 places au maximum et dureront deux ans. Ils comprendront un encadrement médico-psycho-social dont le but est d’aider les patients en échec thérapeutique répété à régulariser leur vie, améliorer leur santé et leur insertion sociale.
Le projet scandalise ceux que la politique de réduction des risques inquiétait. On y trouve, pêle-mêle, une poignée de thérapeutes très médiatiques comme le Vaudois Pierre Rey et le Valaisan Pierre-Yves Albrecht, de nombreux ténors de la droite romande comme Jean-Yves Pidoux, et Claude Ruey, des magistrats, des associations d’anciens toxicomanes et de parents et des milieux plus inquiétants, organisés autour de l’Eglise de scientologie, de la communauté thérapeutique controversée du Patriarche et d’une secte qui fait alors beaucoup parler d’elle à Zurich, la Fondation pour la connaissance psychologique de l’homme ou VPM.
Pour eux, prescrire l’héroïne équivaut à laisser le champ libre à cette drogue, et l’expérience fédérale débouchera sur une catastrophe annoncée. Le secrétaire patronal et ancien journaliste vaudois Jean-Philippe Chenaux dénonce, dans un ouvrage intitulé La Drogue et l’Etat dealer, un complot mené par un lobby de la drogue international financé par George Soros.
De bonnes nouvelles du front
La première évaluation des programmes, en 1997, a un ton beaucoup plus consensuel. La prescription de méthadone injectable et celle de morphine ont dû être abandonnées en raison des inconvénients ressentis par les consommateurs. En revanche, l’héroïne a donné de bons résultats. Les patients ont stabilisé leur consommation et diminué fortement celle d’autres drogues. Ils sont deux fois plus nombreux à travailler à la fin du programme. Leur santé et leur insertion sociale s’améliorent, certains ont évolué vers des traitements orientés vers l’abstinence.
Par rapport aux buts fixés, c’est bien. Pour ceux qui considèrent comme un échec tout traitement ne débouchant pas sur l’abstinence, en revanche, c’est beaucoup trop peu. Mais la catastrophe qu’ils prédisaient n’a pas eu lieu. Les essais sont reconduits, sans que la configuration des camps politiques bouge d’un fil. Un nouvel élément d’évaluation, publié en 1999, fera sans doute nettement plus pour rendre la prescription d’héroïne acceptable aux yeux du public: elle a fait reculer massivement (jusqu’à 90%) le recours à la délinquance contre la propriété.
La fin des querelles de chapelle?
La politique dite des quatre piliers - répression, prévention, thérapie et aide à la survie - est plébiscitée en 1997 avec le rejet par tous les cantons et 74% des votants de l’initiative Jeunesse sans drogue, lancée par ses opposants. Un rejet semblable de Droleg, visant à la dépénalisation, l’année suivante, puis la validation de la prescription d’héroïne au score un peu moins brillant de 54,4% de oui en 1999 confirment l’armistice.
Elle consacre la disparition des scènes ouvertes et permet aux offres thérapeutiques de se multiplier et de se diversifier dans un effort d’adaptation à une réalité dont on reconnaît désormais la complexité. La prescription d’héroïne est l’élément le plus visible de cette diversification. Elle concernait 1310 personnes à la fin de 2006. Réservée aux toxicomanes en échec dans plusieurs thérapies précédentes, elle conserve un statut d’exception, valable jusqu’à la fin de 2009. Le nombre de places en traitement de méthadone, lui, a passé de moins de 10000 en 1991 à 18000 en 1999, pour rester ensuite dans le même ordre de grandeur. La majorité des toxicomanes sont traités. Et leur nombre recule.
Mais les fronts n’ont pas tous disparu. Si la querelle entre partisans de l’abstinence et méthadoniens s’est éteinte parmi les intervenants avec la victoire d’une approche axée sur la réponse à la demande des patients plutôt que sur une morale a priori, la politique de la Confédération continue à compter une solide poignée d’opposants - les mêmes, pour l’essentiel, que dans les années 1990. Ils ont repris du service à l’occasion du référendum lancé par l’Union démocratique fédérale contre la nouvelle mouture de la loi sur les stupéfiants, adoptée à une large majorité du parlement le 20 mars 2008. Ce texte consacre l’essentiel des modifications entreprises depuis la fin des années 1980 et jouit du soutien d’une majorité de partis, des directeurs de la Santé, de Justice et police et de l’Action sociale ainsi que d’une longue liste d’organisations de professionnels. Le peuple dira, le 30 novembre, s’il est toujours convaincu.
Source : Le Temps
http://premiereligne.ch/blog/2008/11/17/drogues-guerre-et-paix/